État de la situation

En sciences naturelles, l’étude et la compréhension des phénomènes passent notamment par l’acquisition de données sur le terrain. La tendance actuelle en recherche est l’étude des phénomènes complexes par l’intégration des dimensions multidisciplinaires et spatio-temporelles. Le suivi continu sur un site expérimental est certainement parmi les outils les plus utiles pour étudier à long terme une problématique ayant des objectifs multiples. Les données rendues disponibles grâce à un suivi temporel peuvent ensuite être utilisées pour différentes applications. Les sites expérimentaux associés à des territoires protégés sont des endroits privilégiés pour ce type d’études en raison de la pérennité de l’accessibilité au site.

Le mont Covey Hill est situé à 65 km au sud-ouest de Montréal, non loin de la municipalité de Havelock près de la frontière entre le Canada et les États-Unis, et s’étend sur une superficie d’environ 175 km2.

À la faveur des connaissances actuelles du mont Covey Hill et de la région, différents instruments de mesure ont été mis en place de manière permanente, et une base de données concernant les espèces, les habitats et l’hydrologie de la colline est maintenant accessible par les partenaires du Laboratoire naturel du mont Covey Hill et les chercheurs intéressés par le site.

Instrumentation

Le mont Covey Hill constitue l’extension la plus nordique de la chaîne de montagnes des Adirondacks (située à 340 m au-dessus du niveau moyen de la mer) et domine la partie canadienne du bassin versant de la rivière Châteauguay. Les faces nord et est sont abruptes (pentes jusqu’à 10 %), tandis que la face ouest présente une pente plus douce vers la municipalité de Franklin. Du côté sud, la colline rejoint les Adirondacks.

La géologie du secteur d’étude correspond aux roches du Cambrien de la séquence sédimentaire des Basses-Terres du Saint-Laurent. Les deux formations retrouvées dans cette région sont: Covey Hill et Cairnside (Groupe de Potsdam). La formation de Covey Hill est composée de grès feldspathique (grains grossiers à conglomératiques, généralement de couleur rougeâtre à verdâtre) et reposant en discordance sur le Précambrien. La formation de Cairnside est un grès quartzitique (grains moyens, couleur chamois). 

Le secteur est affecté par un réseau de diaclases orientées généralement sud-ouest et nord-est. Des dépôts de till remanié et de sédiments fluvioglaciaires se trouvent à la base de la colline.

En raison des pentes abruptes sur les versants nord et est, la couverture de sol est quasi-inexistante sur la colline, et le roc est souvent rencontré entre 30 et 60 cm sous la surface. Des zones de sol plus épais se trouvent sur la face ouest de la colline (loam) ainsi qu’à l’ouest de la tourbière (silt et sable sur silt argileux de la mer de Champlain). Les contenus en matière organique des sols sont élevés et les faibles densités apparentes favorisent l’infiltration de l’eau jusqu’au roc.

Il y a environ 12 000 ans (13 900 en années étalonnées), la marge glaciaire a dégagé le col de la colline, situé entre cette dernière et d’autres reliefs plus élevés au sud. Les eaux du lac Iroquois (ancêtre du lac Ontario), se sont alors déversées dans le lac Vermont (aujourd’hui appelé lac Champlain). Cet événement s’est produit sur une période de temps relativement brève au cours de laquelle des débits très importants se seraient écoulés. Le déversement du lac Iroquois par le col de Covey aurait délavé les dépôts meubles sur une large région, laissant le roc affleurant sur de grandes surfaces connues localement sous le nom de « Flat Rocks ». Ce roc affleurant et érodé est visible au sommet de la colline de Covey et à plusieurs endroits au sud de la frontière, et a permis la mise en place d’alvars, soit des habitats caractérisés par des sols très minces et une végétation éparse.

Une tourbière ombrotrophe est située près du sommet du mont Covey Hill. Cette tourbière s’étend sur une longueur de 1 370 m (axe est-ouest) et sur une largeur maximale de 670 m (axe nord-sud), et couvre une superficie d’environ 55 ha. Il s’agit d’une tourbière acide (pH entre 3,8 et 4,9) et pauvre (conductivité électrique corrigée entre 0 et 46 µm/S). L’épaisseur du dépôt de tourbe atteint par endroit 3,6 m (Rosa et al. 2009). Le dépôt organique se serait vraisemblablement mis en place à la fin du Tardiglaciaire ou au début de l’Holocène. En effet, un échantillon de tourbe prélevé à 40 cm au-dessus de la base de dépôt organique a été daté (14C) à 10 300 ans BP (années non étalonnées) (Lavoie et al.2013). La tourbière doit son existence à la présence du roc sous-jacent relativement imperméable à l’écoulement vertical.

Le réseau hydrographique débute à la tourbière. Située sur la ligne de partage des eaux, elle se déverse à l’ouest vers la rivière aux Outardes et à l’est dans le ruisseau Allen qui alimente le lac Blueberry.

L’alimentation en eau des cours d’eau du mont Covey Hill, et indirectement celle des résurgences où vivent certaines espèces de salamandres, est en partie assurée par la présence de la tourbière. La capacité de rétention d’une tourbière permet de réduire les pertes d’eau par ruissellement dans les cours d’eau et de limiter les impacts d’une sécheresse estivale sur le réseau hydrique. La contribution de la tourbière à l’hydrologie de la colline provient principalement de l’écoulement par les cours situés à ses deux exutoires. Les résultats d’études récentes montrent que 95% des écoulements au sein de la tourbière se produisent dans les horizons superficiels de la tourbe, et sont alimentés par les eaux de pluie et dans une moindre mesure par l’aquifère superficiel environnant (Levison et al. 2014). Les recherches ont également permis de délimiter une zone autour de la tourbière qui contribue à son alimentation en eau souterraine, correspondant au périmètre de protection minimal dans lequel toute modification de la recharge de l’aquifère rocheux devrait être évitée (M.Sc. Fournier, 2008).

Deux stations de mesure enregistrent les débits dans le ruisseau Allen et dans la rivière aux Outardes depuis 2005. Huit stations de suivi des températures de l’eau sont également distribuées sur les principaux cours d’eau et résurgences de la colline. Cinq forages de particuliers ont été instrumentés pour le suivi horaire des niveaux de la nappe, six puits ont été installés dans la tourbière et deux piézomètres d’observation ont été réalisés à proximité de la tourbière. Un pluviomètre à augets basculants et une sonde pour le suivi de la température de l’air ont aussi été mis en place non loin de la tourbière. Le Laboratoire naturel du mont Covey Hill bénéficie également de la présence de deux forages instrumentés pour le suivi des niveaux de nappe appartenant au Réseau de suivi des eaux souterraines du Québec (Ministère de l’Environnement et de la Lutte aux changements climatiques).

Les inventaires floristiques réalisés à l’été 2006 dans la tourbière ont permis de détecter 57 espèces, dont sept espèces de mousses et six de sphaignes. Trois espèces carnivores sont aussi présentes, soit la sarracénie pourpre, le rossolis à feuille ronde et l’utriculaire à scapes géminés, une plante aquatique susceptible d’être désignée menacée ou vulnérable au Québec.

La tourbière se divise essentiellement en quatre groupements végétaux. Une éricaçaie à andromède glauque et Sphagnum angustifolium occupe l’extrémité est de la tourbière. La portion centrale de la partie est de même que l’extrémité nord-ouest sont caractérisées par une éricaçaie à cassandre caliculé et sphaigne fauve. Une arbustaie à sphaigne fauve occupe le centre ouest. Finalement, un lagg arbustif à aulne rugueux ceinture la tourbière.

Au niveau floristique, le mont Covey Hill est situé dans le domaine bioclimatique de l’érablière à caryer cordiforme (Bouchard et Brisson, 1996). Il est essentiellement boisé et les coupes forestières y ont été peu nombreuses, surtout à son sommet où certains boisés actuels étaient déjà en place à l’arrivée des premiers colons. Certains peuplements sont uniques dans la vallée du Saint-Laurent. Parmi ceux-ci mentionnons les peuplements matures de pruches et les landes de pins généralement associées aux paysages nordiques. Ces dernières se caractérisent par la présence éparse de:

  • pin rigide (Pinus rigida),
  • pin blanc (Pinus strobus),
  • pin rouge (Pinus resinosa)
  • pin gris (Pinus banksiana)
  • sous-bois d’éricacées
  • strate muscinale composée essentiellement de lichens.

Les landes de pins (ou alvars) sont surtout présentes au sommet de la colline et se maintiennent par des phénomènes incendiaires récurrents. On retrouve le pin rigide surtout au nord de la 202, dans la réserve écologique du Pin-Rigide. De nombreux vergers sont présents à la base de la colline et forment un élément important de l’économie régionale.

Le mont Covey Hill est le seul endroit au Québec où l’on retrouve toutes les espèces présentes dans la province. Les plus abondantes sont:

  • la salamandre sombre des montagnes (Desmognathus orchrophaeus)
  • la salamandre pourpre (Gyrinophilus porphyriticus)
  • la salamandre à deux lignes (Eurycea bislineata)
  • la salamandre sombre du Nord (Desmognathus fuscus)
  • la salamandre cendrée (Plethodon cinereus)
  • la salamandre à quatre orteils (Hemidactylium scutatum)
  • Un hybride entre les salamandres sombres des montagnes et les salamandres sombres du Nord y est également fréquent.

Bonin (1992) a été le premier à identifier la salamandre sombre des montagnes sur le mont Covey Hill, alors le seul endroit au Canada où l’espèce avait été observée. Au Québec et au Canada, la salamandre sombre des montagnes possède le statut d’espèce menacée (voir MFFP et Environnement et Changement climatique Canada). Ce statut indique qu’elle est susceptible de devenir une espèce en voie de disparition si rien n’est fait pour contrer les facteurs menaçant de la faire disparaître (le plan programme de rétablissement de la salamandre sombre des montagnes peut être consulté ici).

Parmi les autres espèces présentes, la salamandre pourpre a été désignée comme étant une espèce menacée au Canada et vulnérable au Québec (le plan de gestion de la salamandre pourpre peut être consulté ici). La salamandre sombre du Nord et la salamandre à quatre orteils sont également des espèces susceptibles d’être désignées menacées ou vulnérables au Québec. Mis à part la salamandre à quatre orteils présente dans la tourbière, les autres espèces sont inféodées aux cours d’eau de la colline.

En raison de leur nature amphibie, les salamandres sont sensibles aux modifications du régime hydrique de leurs habitats pouvant résulter d’un déboisement ou d’un pompage excessif de la nappe. Les menaces auxquelles les salamandres font face ne sont toutefois pas toutes directement perceptibles et la pollution de l’eau et des sols ainsi que les changements climatiques pourraient aussi aggraver la situation.

CNC, en collaboration avec l’équipe de rétablissement des salamandres de ruisseau et le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP), réalise des inventaires de salamandres des ruisseaux de Covey Hill depuis 2004. Un suivi des populations est également effectué annuellement depuis 2009 sur des parcelles permanentes. Cette activité fait partie du Plan de conservation des salamandres de ruisseaux au mont Covey Hill, qui oriente les stratégies de protection à l’échelle de la colline.